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La foi face à la loi 21
Retour sur une semaine de questionnements autour de la loi 21.
Marco-Antonio hauwert
rueda

katarina mladenovicova

Contributeur

L

e 16 juin 2019, la CAQ
(Coalition Avenir Québec),
majoritaire à l’Assemblée
nationale du Québec, adoptait la
Loi sur la laïcité de l’État. La loi 21
interdisait alors pour la première
fois le port de signes religieux
aux employé·e·s de l’État en « position d’autorité ». Ceci incluait
tout·e fonctionnaire public·que
porteur·euse d’armes, mais aussi
procureur·e·s, avocat·e·s ou professeur·e·s. La décision s’inscrivait
dans une longue tendance de laïcisation de l’État québécois.
Contestations multiples
Depuis son avènement, la loi
21 a fait la une des journaux québécois, montréalais et mcgillois,
d’autant plus que la polarisation
autour du sujet est accrue. Ses
partisan·e·s défendent la nécessité
de détacher l’État de toute connotation religieuse, alors que ses
détracteur·rice·s dénoncent une
atteinte aux libertés individuelles.
Le vendredi 17 janvier, une manifestation mcgilloise réunissait
plus d’une centaine d’étudiant·e·s
en opposition à la loi 21. « Avec
une seule loi, vous pouvez écraser
les rêves de générations à venir »,
lisait-on sur une pancarte, ou
même « la démocratie est bien
plus que le règne de la majorité ».
Asiyah Sidbique, étudiante de
droit interrogée par Le Délit,
critiquait cette loi qui « a ecte
injustement certains groupes
précis, notamment les femmes
musulmanes ». La manifestation – commencée en haut de la
rue McTavish et ﬁnie à la place
Émilie-Gamelin – s’est même vue
rejointe par des étudiant·e·s de
l’UQÀM.
Le même jour, à la suite d’une
motion adoptée à l’unanimité
au conseil législatif, l’AÉUM
(Association étudiante de l’Université McGill) envoyait un
courriel (cependant non traduit
en français) pour donner son soutien à la manifestation. « La loi 21
montre que le gouvernement est
davantage intéressé par un sécularisme radical que par la liberté des
travailleur·euse·s de se défendre
de harcèlements » pouvait-on lire
sur le courriel. L’Association étudiante de la Faculté d’éducation,
de plus, déclarait o ciellement
une grève, les 17 et 20 janvier, à
la suite d’un vote comptabilisant
94,6% de voix favorables (avec une
participation de 24,4%). Vendredi
le 17 janvier, ﬁnalement, L’AÉFA
(Association étudiante de la
Faculté des Arts) convoquait aus-

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Actualités

si une assemblée générale, dans
la salle Leacock 132, pour voter
une éventuelle grève étudiante.
La motion a ﬁnalement échoué à
atteindre le quorum de 500 personnes requises.
La loi 21 soulève de nombreuses
questions au sein de la société
québécoise, dont : la foi a-t-elle sa
place dans une culture séculière?
Relevant McGill (société formée
de trois groupes chrétiens) organisait justement, ce lundi 13
janvier dans la salle Leacock 132,
un panel sur la question. Razia
Hamidi, Reuben Poupko et Sandra
Yogendram, respectivement des
intervenant·e·s des communautés
musulmane, juive et chrétienne,
discutaient l’impact de la loi sur
les di érentes communautés religieuses, ainsi que son ancrage
dans les tendances modernes de la
société québécoise. Les trois invité·e·s se sont montré·e·s opposé·e·s
à la loi sur la laïcité de l’État.

« La loi 21 interdisait pour la
première fois le
port de signes
religieux aux employé·e·s de l’État
en “position
d’autorité” »
Ornement ou identité ?
Questionné·e·s sur les conséquences directes de la loi sur les
communautés religieuses, les
intervenant·e·s se sont montré·e·s
incisif·ve·s dès le début. Poupko
parlait ainsi de l’impossibilité
de porter une kippa en tant que

professeur, sous cette loi, chose
qu’il pensait ridicule. « Pour moi,
ceci n’est pas un symbole religieux.
C’est simplement un ornement
pratique, non di érent d’une
casquette de baseball », disait-il à
l’amusement du public. Au-delà
des rires, néanmoins, Poupko
semblait vouloir discréditer certaines des problématiques communes dans le débat sur la loi 21 :
qu’est-ce qui fait d’un ornement
vestimentaire un « signe religieux »? Et comment trace-t-on la
limite quant à l’éradication de ces
signes religieux dans le secteur
public? Faut-il aller jusqu’à éliminer certaines coupes de cheveux
considérées aussi comme ayant
une « connotation religieuse »?
Poupko semblait voir dans ces
questions un caractère absurde.

tienne, elle a rmait comprendre
que « l’interdiction des symboles
religieux est la même chose que
l’interdiction des personnes ».

Les intervenant·e·s ont ensuite
souligné l’importance des symboles religieux dans la vie des
croyant·e·s, chose qui serait souvent incomprise dans une société
marquée par le principe de laïcité. Pour Hamidi, il est impossible
d’abandonner sa foi, quel que
soit l’emploi qui le requiert, et
« enlever [son] hidjab va à l’encontre de [sa] foi » affirmait-elle.
Elle a ensuite poursuivi en présentant le dilemme auquel font
face de nombreuses femmes
musulmanes au Québec, suite
à la promulgation de cette loi :
« Soit elles quittent la province,
soit elles doivent attendre jusqu’à
ce que la loi soit contestée en justice » déplorait-elle.

De même, Hamidi déplorait une
« ghettoïsation du multiculturalisme ». Le multiculturalisme ne
serait plus un terme déﬁnissant
une acceptation de toutes les
cultures. Il sous-entendrait à
présent l’interdiction de cultures
privées dans l’espace public.
Selon elle, cette ghettoïsation
serait alimentée par une « peur
croissante d’autrui » au sein de
la société, se renforçant par un
silence assourdissant autour du
sujet. Y témoignent les « niveaux
frappants de sentiments antisémites au Québec ». « Ce n’est pas

Yogendram, à son tour, ajoutait
que, « même si la loi n’a pas les
mêmes implications pratiques
sur la communauté chrétienne
[celle-ci ne requérant le port d’aucun signe religieux visible], cela
ne veut pas dire que l’a aire n’a
aucune importance pour les chrétiens. […] Nous devrions faire face
à l’injustice ». En tant que chré-

Unique multiculturalisme ?
La discussion sur la restriction de signes religieux a fait
surgir une discussion sur le multiculturalisme au Québec. Selon
Poupko, « la loi 21 [et la CAQ qui
en est à l’origine] envoi[en]t un
message clair : il n’y a qu’une seule
façon acceptable de ressembler au
Québec ; il n’y a qu’une façon acceptable de croire au Québec ». Poupko
suggérait ainsi que ce ne serait pas
un multiculturalisme laïque qui se
cache derrière la loi 21, mais plutôt une volonté d’uniformisation
séculière de la société.

« [Le multiculturalisme] sous-entendrait à présent
l’interdiction de
cultures privées
dans l’espace
public »

des mots de nos ennemis que nous
nous souviendrons, mais du silence
de nos amis » nous avertissait-elle
ﬁnalement en citant Martin
Luther King.
Ainsi, Hamidi introduisait pour la
première fois dans le débat la notion d’un laïcisme oppressif, soit
un laïcisme qui s’introduirait dans
la pratique religieuse individuelle.
Poupko poursuivait cette idée en
énonçant que « dans la majorité
de l’Amérique du Nord, la laïcité
est comprise comme : ‘‘l’État n’interviendra pas dans les a aires
de la religion’’, mais au Québec, la
laïcité est comprise comme : ‘‘la religion n’interviendra pas dans les
a aires de l’État’’ » . Ce genre de
pensée, selon lui, est inconcevable
dans des pays comme les ÉtatsUnis (son pays d’origine), bien
que présent dans certains pays
européens comme la France, où
le port de signes religieux visibles
est interdit à l’école.

« Hamidi introduisait pour la
première fois
dans le débat la
notion d’un laïcisme oppressif,
soit un laïcisme
qui s’introduirait
dans la pratique
religieuse
individuelle »
Poupko constatait un soutien
écrasant pour la loi 21 au Québec :
jusqu’à 70%, porté surtout par
les Québécois·e·s francophones,
selon lui. Entre ces partisan·e·s,
le soutien de la population
chrétienne (moins concernée
que d’autres communautés
religieuses) a notamment été
questionné. Rappelons qu’il aura
fallu trois mois additionnels,
après la promulgation de la loi
21, pour retirer le cruciﬁx du
Salon bleu de l’Assemblée nationale du Québec (le 16 septembre
2019). Yogendram répondait être
consciente du soutien, mais selon
elle, « la popularité est une façon
défectueuse de créer la moralité ».
Elle concluait ﬁnalement : « les
convictions religieuses ne sont
pas privées ; elles n’existent pas
seulement les dimanches matins »,
s’accordant ainsi avec les autres
panellistes dans leur opposition à
la loi 21. x

le délit · mardi 21 janvier 2020 · delitfrancais.com

�CAmpus

reportage
La manifestation mcgilloise du 17 janvier contre la loi 21 en images.

Photos par
Katarina Mladenovicova

Coordonnatrice Photographie
le délit · mardi 21 janvier 2020 · delitfrancais.com

Actualités

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