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                  <text>points de vue
lettre ouverte

#AgressionNonDénoncée

Expérience partagée dans la foulée du mouvement lancé sur Twitter.
Kharoll-ann souffrant

U

n soir d’hiver, il y a environ
deux ans, j’attendais l’autobus de ville. Il faisait un
froid glacial. Je bougeais sur place,
histoire de me réchau er un peu. Un
taxi est arrivé à ma hauteur. C’était
dans une rue résidentielle, sans personne aux alentours. Le chau eur
m’invite à monter. Je lui réponds
que je n’ai pas d’argent. Il me dit que
ce n’est pas grave. J’hésite, mais
considérant le froid, l’autobus qui ne
venait pas et le fait que c’est un taxi,
je décide de monter. Je m’installe
du côté passager, un banc de neige
bloquant l’entrée du côté des sièges
arrière.
L’homme se présente, me dit
son nom. Je me présente aussi.
Il semble gentil. Puis la première
question qu’il me pose: «As-tu un
copain?» La question classique. À
partir de ce moment-là, je réalise
que je me suis fait piéger en montant
dans ce taxi. Je lui réponds «oui» en
espérant qu’il me laisse tranquille.
Erreur.
C’est alors qu’il pose sa main
sur ma cuisse gauche. Et il la laisse
là pendant 20-30 secondes au
moins. Une éternité. Et je suis là
à me débattre pour repousser sa
main qu’il persiste à laisser sur ma
cuisse. Puis, au bout d’un moment,
il me demande: «Est-ce que je te
mets mal à l’aise?». Je réponds:

mahaut engérant

«Oui et j’aimerais que vous enleviez
votre main de ma cuisse». Ce qu’il
fait aussitôt.
Le reste du trajet se déroule en
silence. Mais moi dans ma tête, je
regarde son nom et sa photo, a chés
sur son matricule de chau eur. Je
répète les informations dans ma
tête parce que je ne sais pas ce qui
m’arrivera ensuite.
Mais nous approchons de ma
résidence. Je lui demande de me débarquer dans un stationnement près
des commerces; je ne veux pas qu’il
aille devant chez moi. Il part. Et je

prends mon cellulaire pour retranscrire et enregistrer les informations
que je me suis e orcée de retenir. Je
les garde pendant plusieurs jours,
voire quelques semaines. Je repense
à l’a aire souvent. Puis, réalisant
que je n’entendrai plus jamais parler de lui, je les supprime. Sans le
dénoncer à la compagnie de taxi ni à
la police.
Je pensais que cette histoire
tomberait dans l’oubli. Jusqu’à ce
que je tombe sur cet article de La
Presse paru plus tôt en octobre dernier: «Agressions sexuelles dans les

taxis: le SPVM enquête» (9 octobre
2014). Un suspect y est décrit.
Je me suis alors demandé si
c’était le même homme. Que me serait-il arrivé si je n’avais pas été capable de tenir tête face aux avances
du chau eur? Est-ce que le fait de ne
rien avoir dit par la suite a entrainé
l’agression d’autres femmes? Ontelles vécu quelque chose de pire?
Je n’aurai probablement jamais de
réponse à ces questionnements.
 Je n’ai pas rapporté ce geste
déplacé pour plusieurs raisons.
La première est que j’ai senti

que je n’aurais pas de soutien dans
mon entourage. Je pensais qu’on
n’allait pas me croire ni même me
prendre au sérieux. J’en ai d’ailleurs
eu la preuve avec les deux personnes
à qui j’ai relaté l’histoire, l’une
d’entre elles s’empressant de me
dire que «j’aurais dû faire attention».
Deuxièmement, je ne voulais
pas être étiquetée comme une victime d’agression sexuelle. Ce geste
était déplacé; or je n’ai pas vécu ce
qu’il y a de pire dans le large spectre
des agressions. Je suis retournée à
ma vie d’avant assez rapidement et
sans séquelles.
Troisièmement, je n’avais
pas envie de m’embarquer dans
une panoplie de démarches qui
n’aboutiraient probablement à rien
considérant que je n’avais eu aucune
blessure physique.Fuck that. Je
voulais passer à autre chose le plus
rapidement possible.
 Mais des incidents du genre,
ce n’est pas la première fois que ça
m’arrive. C’est arrivé à beaucoup
de mes amies aussi. Et c’est pour
ça que je m’implique. Pour qu’on
cesse de porter la responsabilité des
agressions sur les victimes. Pour
qu’on enseigne aux jeunes hommes
et aux jeunes femmes le respect de
soi et le respect des autres. Il faut
cesser de considérer cette problématique comme un problème individuel. C’est un problème social et
culturel. x

Chronique

Portrait du mutin Snowden

Esther Perrin Tabarly | Raconter au prix d’une vie.

E

dward Snowden est l’ancien
agent de la CIA qui, l’an
dernier, a levé le rideau sur
le scandale des écoutes de masse
de l’Agence nationale de sécurité
(NSA) aux États-Unis. Son père le
décrit comme un «jeune sensible
et attentionné», un «intellectuel»
(Le Figaro). Mais dans la presse il
prend une tout autre envergure: il
est décrit comme étant «l’homme

le plus recherché du monde» dans
Wired, ou comme celui «qui fait
trembler le gouvernement américain» dans le journal français Le
Figaro. On connaît tous son visage
doux, ses lèvres ﬁnes, son regard à la
fois perdu et déterminé au-dessus
de ses lunettes. Le monde entier se
demande où le trouver: sa dernière
étape connue est la ville de Moscou,
puis Snowden a (physiquement)
complètement disparu.
Sa carrière aurait pu être
glorieuse dans les services secrets
américains. Snowden a un parcours
en chemin de chèvre, inattendu. Il
entame des études d’informatique,
qu’il ne termine pas. Il s’engage
ensuite dans l’armée, mais une
fracture des deux jambes le force
à abandonner ses rêves de forces
spéciales. À la place, il devient agent
de sécurité à la NSA. Ses prouesses
en informatique le catapultent en
charge de la surveillance des tech-

le délit · le mardi 11 novembre 2014 · delitfrancais.com

nologies de l’information à la CIA.
Il grimpe vite les échelons, passe
quelques années en Suisse, puis
quitte la CIA pour un sous-traitant
de la NSA, au Japon, puis à Hawaï.
C’est là qu’il commence à
prendre la mesure de l’extension de
la surveillance de la NSA. Comme
il l’explique au Guardian: «Assis à
mon bureau, je pouvais mettre sur
écoute n’importe qui, de vous ou
votre comptable, à un juge fédéral
ou même le président si j’avais son
courriel personnel».
». «Nous
Nous collectons plus d’informations numériques en Amérique que nous n’en
prenons aux Russes» ajoute-t-il.
L’idée de lancer l’alerte lui
trotte dans la tête pendant un
moment, mais il décide d’agir le jour
où il se rend compte, au cours d’une
conversation avec ses collègues, de
ce qu’il appelle la «banalité du mal»,
mots empruntés à Hannah Arendt.
Ce jour-là, un haut fonctionnaire

avait nié devant la presse que la
surveillance des services secrets
s’étendait aux citoyens américains.
Snowden avait été le seul au bureau
à s’indigner.
Face à une découverte d’une
telle envergure, sûrement peu
auraient eu le courage de tenir tête
aux États-Unis.
Snowden se lance alors dans
l’arène et s’entoure pour ses révélations de plusieurs journalistes américains dont Glenn Greenwald du
Guardian et de la documentariste
Laura Poitras. C’est au cours d’une
rencontre en catimini à Hong Kong
qu’il leur conﬁe ce qui ne semble
être qu’une petite partie de ce qu’il
a subtilisé à la NSA. La bombe est
lâchée, le scandale se propage.
On estime à 1,7 million les
documents volés; Snowden assure
en avoir pris beaucoup moins. Il est
accusé d’espionnage, et pourtant, le
jeune homme a pris soin de laisser

des traces digitales, de façon à ce
que la NSA sache exactement ce
qu’il avait pris. C’était un avertissement voulu, un manque de discrétion nécessaire à sa mission. «Si le
gouvernement ne représente pas
nos intérêts», se justiﬁe-t-il dans le
portrait que le Wired a fait de lui,
«c’est au public de les protéger». À
l’entendre, Snowden considère qu’il
a fait ce qu’il devait faire: donner
le coup de sifflet. Il semble prêt à
sacrifier sa liberté au nom de la
vérité. Il dit avoir communiqué au
gouvernement américain qu’il se
«portait volontaire pour faire de la
prison, tant que cela aurait servi la
bonne cause». Malgré son absence
physique, Edward Snowden
reste sous les projecteurs: le 24
octobre dernier est sorti en salle
le documentaire de Laura Poitras
sur leur première rencontre à
Honk-Kong et un film d'Oliver
Stone se prépare pour 2015. x

société

11

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