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                  <text>Étudiants travailleurs du sexe
Enquête sur les pratiques d’une activité controversée.
julia denis

Le Délit

E

n début d’année dernière,
les médias du monde entier
se fascinaient pour Belle
Kno, de son vrai nom Miriam
Weeks, une jeune étudiante de
l’Université Duke, devenue star
pornographique pour payer
ses frais de scolarité. Une histoire qui n’a rien de si singulier.
Subventionner ses études en
travaillant pour l’industrie du
sexe: un phénomène planétaire.
Si, aux États-Unis, les étudiants
et étudiantes se cantonnent généralement plus aux métiers plutôt
«visuels» (danse érotique, striptease, pornographie, etc.), qu ceux
de l’ordre de la prostitution (vente
de relations sexuelles), d’autres
pays s’en donnent à cœur joie.
Selon le Daily Mail, 10% des étudiants en médecine au RoyaumeUni connaissent un étudiant qui
«vend son corps». En France,
même si le phénomène est di cile
à quantiﬁer, en 2006, le syndicat
SUD-Etudiant avait estimé à 40
000 le nombre d’étudiants qui se
prostitueraient. La prostitution
étudiante y perd presque de son
tabou: on la retrouve exposée dans
le livre Mes chères études de Laura
D., dans le ﬁlm Jeune et Jolie présenté au Festival de Cannes par
François Ozon, ou encore dans
La crème de la crème, ﬁlm de Kim
Chapiron sorti cette année. En
Pologne, la prostitution estudiantine est d’une telle ampleur qu’on
a même créé une nouvelle appellation pour ces jeunes à la fois étudiants et travailleurs du sexe: des
«universtitués».
Des étudiants montréalais qui
tombent dans le monde du X
Le Canada ne fait pas exception. Et Montréal, ville phare de
l’industrie du sexe (par le nombre
de clubs de striptease, salons
de massage érotique, agences
d’escorts, et compagnies de pornographie implantées sur place), fait
évidemment parti du phénomène.
Des étudiants et étudiantes des
universités de Montréal sont donc
travailleurs du sexe en-dehors
des amphithéâtres. Comme nous
explique Robert Rousseau de Rezo
Santé (un organisme œuvrant
pour la santé des hommes gais et
bisexuels), ce sont en majorité des
étudiantes de sexe féminin, et elles
pratiquent très rarement la prostitution de rue, jugée communément
comme étant le point extrême, le
bout du chemin dans l’industrie
du sexe. Elles travaillent le plus
souvent dans des bars, des salons
érotiques et des agences d’escorts.
Comme on peut le lire dans
un article sur le sujet écrit par
des étudiants de l’UQAM dans
Montréal Campus, il est di cile
d’avancer des chi res quant au
nombre d’étudiants qui travaillent dans l’industrie du sexe à

Montréal. Cependant, l’association
Stella (un organisme communautaire qui vient en aide aux
travailleuses du sexe à Montréal)
explique que «30% des 6000 femmes à qui l’association o re du
soutien sont encore sur les bancs
d’école». Michel Dorais, professeur
en sciences sociales de l’Université
Laval, conﬁe aussi dans cet article
que la «pratique est largement
observable et se concentre surtout
à l’Université du peuple [surnom
communément donné à l’UQAM]
en raison de sa situation géographique» et que «la mention “Idéal
pour étudiantes”» pullule dans
les petites annonces». Il est vrai
que l’accès au milieu du X et de la
prostitution à Montréal peut se
faire sans grande di culté: il su t
d’ouvrir les petites annonces d’un
journal distribué gratuitement
comme le 24H Montréal pour y lire
qu’un salon de massage propose de
«sexy, belles, étudiantes» et cherche à recruter.
De serveuse à masseuse érotique: les facteurs décisifs
Être travailleur du sexe s’apparente généralement à un choix
fait consciemment et en connaissance de cause par les étudiants.
C’est en tout cas ce qu’avance Eva
Clouet, une étudiante française
ayant publié en 2008 un mémoire
de sociologie très médiatisé sur
la prostitution estudiantine, dans
une entrevue donnée à la revue
l’Étudiant. Elle explique que s’engager dans l’industrie du sexe se
fait généralement pour des motifs
ﬁnanciers: les étudiants concernés «viennent en majorité de la
classe moyenne ou populaire» et
s’engagent sur cette voie par souci
d’argent et de temps. Eva Clouet
parle «d’une démarche réﬂéchie»
par des étudiants ayant «un proﬁl
sociologique qu’on peut qualiﬁer
de prêtes-à-tout-pour-réussir».
Elle parle aussi de certains étudiants qui se lancent dans la prostitution estudiantine pour «sortir
des carcans familiaux» et «exprimer librement leur sexualité».
D’autres, selon Eva Clouet, sont
des «désillusionnés de l’amour»
qui, ayant vécu des revers di ciles
dans leur vie sexuelle, ont préféré
la prostitution pour au moins être
payés et ainsi se sentir quelque peu
valorisés. Ce genre de justiﬁcation
est plus sujet à controverse, mais
elle provient des témoignages
recueillis par Eva Clouet lors de
son étude sociologique.
Internet: la ruelle sombre de la
génération 2.0
Sur la toile se développe aussi
un réseau d’escort girls et escort
boys qui choisissent ce moyen de
communication jugé plus sécuritaire et discret. Pourquoi? Car la
mise en contact et la vente de relations sexuelles s’y fait plus directement. Il est possible d’y garder

le délit · le mardi 30 septembre 2014 · delitfrancais.com

un certain anonymat, les étudiants
peuvent a cher des photos et des
conditions choisies, et ces jeunes
escorts ont via le Web moins de
chances de tomber dans les engrenages des organisations criminelles de prostitution. Le recrutement
se fait par le biais d’Internet où
les agences d’escort publient des
annonces à l’intention des étudiants. La plupart du temps ces
sites Internet mènent les étudiants
intéressés vers une page vantant
les mérites et le côté pratique de
cette activité professionnelle: le
statut d’escort y est alors présenté
comme bien di érent de celui de la
prostitution de rue.
Seeking Arrangement est
le premier site de rencontres
«mutuellement avantageuses»
entre «sugar dadies» ou «sugar
mommies» — des «bienfaiteurs
fortunés» — et «sugar babies» —
de jeunes gens «séduisants» qui
souhaitent ajouter une touche de
luxe et de confort à leur vie. Le
principe est simple: des personnes
aisées soutiennent ﬁnancièrement
de jeunes gens en échange de leur
compagnie.
Le site est aujourd’hui extrêmement populaire car, au-delà
d’une inscription rapide et gratuite
(en tout cas pour un proﬁl de base),
les daddies et mommies y sont
présentés comme des «mentors»,
de simples personnes occupées
cherchant un peu de compagnie.
Selon CBC, le site a rmerait avoir
130 000 membres canadiens qui se
déclarent comme étudiants payant
leurs études ou diplômés remboursant leurs dettes. Et McGill serait
classée comme la 4e université
canadienne ayant eu le plus de
nouvelles inscriptions de sugar
babies en 2012 (soit 148 nouvelles
inscriptions).
Même si la directrice des
relations publiques du site a rme
que Seeking Arrangement ne soutient pas la prostitution, et que
cela est rappelé à maintes reprises
pendant le processus d’inscription ainsi que dans les conditions
d’utilisation du site, la frontière
entre plateforme pour faciliter
des rencontres monnayées et
plateforme de proxénétisme reste
assez ambiguë. En e et, les sugar
babies peuvent clairement a cher
leurs attentes de ﬁnancement, et
les sugar dadies, eux, déclarent
leur «budget», leurs revenus et
leur patrimoine. Et quand on lit
plus attentivement les annonces,
certains sugar daddies écrivent sur
leur proﬁl «être excité par les ﬁlles
qui font le premier pas». Mr Big,
de Paris, n’y va pas avec le dos de
la cuiller: «C’est simple: où je veux,
quand je veux, 1500€ par mois, pas
plus, pas moins».
Quels risques pour ces travailleurs du sexe?
Bien que les travailleurs du
sexe étudiants soient la plupart du
temps dans une situation moins

luce engérant

précaire que ceux des autres catégories (car ayant accès à une éducation et généralement à un logement), Claude Poisson, de Rezo
Santé, nous expose les di érentes
di cultés auxquelles ces étudiants
doivent faire face. Tout d’abord les
risques sanitaires issus de maladies sexuellement transmissibles
et l’exposition à la consommation
de drogues. Certaines di cultés
sont aussi d’ordre psychologique:
Claude nous explique que certains
peuvent «rester marqués» s’ils
n’ont pas assez de force intérieure
et s’ils n’arrivent pas à faire respecter leurs limites. Et d’une façon
plus propre à la prostitution étudiante, l’université et leur activité
professionnelle sont compliquées
à associer. En e et, il leur est di cile de pouvoir parler librement de
leur métier dans le milieu étudiant.
De plus, l’argent «facile» entraine
certains à remettre en cause leurs
études: une idée d’orientation souvent peu durable.
Plus qu’un métier, un débat de
société
La prostitution étudiante, plus
souvent exercée par les étudiantes
que leurs congénères masculins,
est une question qui divise les avis
féministes. Le Délit a pu s’en rendre compte en interviewant deux
membres du Collectif féministe de
la faculté de Droit de McGill.
D’un côté, Annie O’Dell explique que «le féminisme demande
que tous les individus aient un
contrôle sur leur corps», ce qui
sous-entend donc «la liberté
d’avoir n’importe quelle relation
sexuelle voulue, incluant le tra-

vail du sexe». Elle conﬁe que «les
travailleuses du sexe ne sont ni
féministes ni antiféministes en soi.
Mais que la prostitution volontaire
peut être un acte féministe».
À l’inverse Suzanne Zaccour,
qui s’identiﬁe au courant abolitionniste, a rme que «la prostitution est une violence faite aux
femmes» et que les travailleuses du
sexe, étudiantes ou non, sont «victimes du patriarcat et de l’exploitation par les hommes». Elle pense
qu’il faudrait, par la législation
pénale, blâmer le client et le proxénète, tout en décriminalisant et en
aidant les travailleurs du sexe.
La prostitution étudiante
fait parler, et chaque témoignage
d’étudiant travaillant dans le
milieu du sexe, chaque étude, est
repris en boucle par la presse. Un
engouement un peu trop extrême
selon Eva Clouet, la doctorante de
sociologie dont la thèse sur la prostitution étudiante a été un véritable succès sur la scène médiatique
française. Elle s’indigne de cette
passion fondée sur une vision
biaisée, dans une entrevue donnée
au site Prostitution et Société:
«C’est un sujet qui parle de sexe
et d’argent, un cocktail explosif.
La question est chargée de fantasmes. On s’indigne parce qu’il s’agit
d’étudiantes. Parce qu’elles nous
sont proches, les médias jouent sur
la peur, le frisson. Par contre, les
prostituées [«traditionnelles»] qui
sont dans la rue sont à leur place!»
x
Note: Le Délit Français ne cherche en aucun cas à juger cette activité
mais cherche à faire ici un constat de ce
phénomène à Montréal.

société

9

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